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21 2018
  :2006-02-01: :
 Discours de Ghassan Salam au muse dOrsay lhommage de Samir Kassir
 
: 1152

Invitablement, la douleur, le malaise, quasiment la honte de leur survivre vous saisit, chaque fois quils tombent. Ils partent pour toujours ou sont dfinitivement atteints dans leur corps et vous restez, alors mme que, le long des annes de braise et de cendre, vous aviez partag avec eux les mmes espoirs, les mmes rves, les mmes doutes, les mmes dceptions et les mmes rebonds.

De toi Samir, je me souviendrai toujours mappelant au secours face une bande de flics qui barraient le chemin de ton avion en partance, de ton sang froid adolescent alors quils tencerclaient de leur menace, de ton geste mprisant pour mindiquer tes suiveurs quil a alors fallu neutraliser. De toi, je me souviens complice lorsque je tavais appel mon tour pour maider prparer les deux sommets arabe et francophone et que nous lavions ensemble fait en dfi ouvert et assum ceux qui voulaient tisoler avant de tatteindre. De toi je me souviens mimplorant dexpliquer notre diteur parisien commun quil fallait te laisser du temps pour achever ton livre sur Beyrouth, dont la rdaction tait retarde par ton noble engagement citoyen. De toi je me souviens, parcourant mon appartement parisien quelques semaines avant ta mort pour faire le simulacre joyeux de ce que tu leur ferais, ces criminels, si un jour tu accdais au pouvoir. De toi je me souviens quand je me remmore prs dun quart de sicle o nous avons partag, non point seulement un engagement pour lindpendance du Liban, mais aussi pour que les Palestiniens soient enfin dots dun pays qui ft le leur et pour que lensemble du Levant arabe connaisse les vertus dune dmocratie qui tardait clore sous ces latitudes.

De toi Gibrane je me souviens, toujours rapide, incurablement fougueux, inlassablement extrme, impardonnablement intrpide, dsesprment indomptable. Dans les yeux de ton pre, mon ami, mon matre et mon homonyme, je nai cess de lire ce mlange de peur pour toi et dadmiration de toi qui lagitait et le tourmentait. De toi je me souviens, quelques heures peine avant ton dernier et fatal retour au pays, envisager des issues la crise, tester sur moi tes ides inventives, initier des politiques pour prserver et promouvoir lesprit du 14 Mars, journe qui te devra jamais son fameux serment. Comment tavouer que jadmirais ton entrain contagieux et que je craignais pour ta vie, si prcieuse pour les tiens ? Comment supporter de voir se dfiler ces heures o il faudra consoler ton pre et ta fille le long du chemin du Bourget do ils senvoleront pour te faire leur dernier adieu. Ton opinitret les inspirait dj, les rconfortait, leur indiquait le chemin, la jeune ane qui est la tienne autant que le vieux octognaire qui tavait donn le jour.

Je te salue Marwan, toi aussi qui a commenc journaliste, toi avec qui jai partag les ides, la civilit, les gots, la modration, lesprit douverture gnreuse sur le monde et la durable amiti, mais aussi, un moment, la criminelle et mensongre calomnie qui nous accusait pour mieux te frapper. Je te salue, fort dans ladversit, prcis dans la dsignation des assassins, intransigeant dans lexigence de leur chtiment, moins par un esprit de vengeance que je te connais assez pour le savoir tranger tes sentiments, mais pour que la srie noire puisse enfin connatre son terme.

Et toi May, je te salue au fond de lhpital o les criminels tont lchement envoye, toi icne vivante du doigt professionnel, visage souriant qui ramenait de force lespoir dans le cur des matinaux qui tcoutaient, brise lgre qui savait adoucir langoisse et remdier au doute, je te salue avec la modestie de celui qui admire ton courage et avec lamiti de celui qui respecte tes convictions.

Mais, chers amis ce soir runis, Samir et Gibrane dont nous exaltons le souvenir, autant que Marwan ou May dont nous partageons la douleur, nont pas t littralement atteints dans lexercice de leur mtier comme les dizaines de photographes, de reporters de guerre, de correspondants que jai vu tomber sur les champs de guerre o les hasards de la vie mont port de Beyrouth Bagdad aux autres champs de la mort. Certes taient-ils, et cest tout leur honneur, des gens de presse et de tlvision, mais ils taient et sont pour nous autres jusquici survivants, des hommes et des femmes de conviction. Ils ne sont pas morts par hasard, ils nont pas t blesss par manque de chance, par une balle perdue ou par une bombe aveugle ; ils sont morts en citoyens. Ils sont morts ou ont t blesss parce quils avaient des ides, prenaient des positions, exhibaient des convictions. Avant de mourir, ils avaient donc t identifis, singulariss, choisis, cibls, menacs, terroriss, pousss au silence. Ils mourront ou seront blesss parce quils auront refus de se taire.

Cest pourquoi il ne faut pas quils meurent pour rien. Et pour cela, pour effacer notre honte de leur survivre, pour leur demeurer fidles, pour venger leur martyre, nous devons inlassablement agir.

Agir pour que leurs assassins soient exposs, poursuivis, punis, de telle sorte quils ne puissent plus tuer, ni contenter leurs lches commanditaires, ni inspirer des mules. Lassassinat politique ne doit plus tre un instrument de gouvernement. Le silence impos coup de balles cibles ou de voitures piges ne doit plus tre la norme. Il faut que les criminels de 2005 soient punis pour dissuader ceux de 2006 ou de 2007 de poursuivre leur basse besogne.

Agir pour que lenqute nationale, au Liban et en France, avance, progresse, aboutisse.

Agir pour que lenqute internationale en cours sur lassassinat de Rafic Hariri, limmense Rafic Hariri et de Bassel Fleyhan, le trs cher Bassel Fleyhan, soit largie pour quelle comprenne le cas de ceux que nous saluons ce soir autant que celui de Georges Haoui, dElias al Murr et de tous les autres, dautant que mille lments de lenqute vont dans le sens de linterconnexion intime entre les attentats odieux de lanne coule.

Agir pour que lidal de lindpendance reste vivant, pour quil ne soit pas souill par les ambitions personnelles des uns ou dvergond par les calculs scabreux des autres, pour quil ne soit pas lchement sacrifi sur lautel de la realpolitik, dpotoir de tous les gosmes et recueil honteux de tous les renoncements.

Agir, en souvenir de toutes les victimes et surtout du trs cher Samir pour que lidal de libert ne soit pas confin au seul Liban mais se rpande comme une trane de poudre dans ce Levant arabe que Samir avait choisi pour patrie et dont les Etats ne sauraient connatre la mort ou la rsurrection quensemble.

Agir enfin pour lever le sens de leur martyre sur le champ de linvitable et urgente rforme interne, pour dceler pourquoi le printemps de Beyrouth a t menac non seulement par ses ennemis internes et externes mais aussi et dabord par le cadre institutionnel et social qui la touff comme un carcan avant que la main de ltranger ne lui assne ses coups meurtriers. Oui, pour tre fidles Gibrane, Samir mais aussi Bassel ou Georges, nous devons entamer sans tarder la rforme radicale dun systme politique archaque qui strie dangereusement tout mouvement populaire en lignes confessionnelles primaires, qui spare les militants que lidal avait runis, qui facilite par son action perverse, lintrusion de ltranger et menace en permanence lindpendance du pays

Agir en souvenir, agir en espoir. Agir pour que nous puissions un jour dire : Non ! Ils ne sont pas morts pour rien ; ils sont morts pour que nous vivions et pour que vive le Liban.

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17/07/2010
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