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17 2018
     
  :2017-04-13::Liberation
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 Samir Frangi, disparition dun seigneur - Jean-Pierre Perrin
 
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Lintellectuel, journaliste et homme de gauche libanais, est mort mardi. Eternel opposant au rgime syrien, il prnait la transparence, les droits des femmes, lgalit et les liberts. Il fut un infatigable partisan de la non-violence.

Sa lgendaire modestie, quil a d emporter avec lui au ciel des gentlemen, dusse-t-elle en souffrir, Samir Frangi tait bien plus quun honnte homme : il tait la puret du diamant. Comme dput ou comme journaliste, par temps de guerre ou de paix, dans la victoire ou la dfaite, mme au risque de la plus grande solitude, il na jamais failli. Il a dfendu la cause de la paix, du pardon et du vivre ensemble, et la fait cote que cote. Il a t aussi laptre de la libert, dfiant loppresseur syrien un moment o celui-ci exultait dun orgueil aussi bte que mchant. Ses amis ont craint pour sa vie, dautant que nombre dentre eux sont tombs sous les coups des tueurs la solde de Damas ou de Thran - il se contentait de changer dappartement quand les menaces se dessinaient - mais cest la maladie, affronte pendant de longues annes avec le mme courage quil montrait dans larne publique, qui aura eu raison de lui. Il avait 71 ans.

A lheure o le Liban frle les prcipices, o le Hezbollah, lun des bourreaux de la Syrie, transforme lentement le pays du Cdre en protectorat iranien, o le gnral prsident Michel Aoun, petit collaborateur se prenant pour De Gaulle, lui passe les plats amers de la capitulation, sa voix unique va manquer au dernier carr de ceux qui veulent encore dfendre lgalit, la libert, la tolrance, la citoyennet contre la monte de tous les communautarismes.

Samir Frangi tait un bey, cest--dire un seigneur fodal. Mais ctait un bey rouge, un seigneur de gauche, ce qui, pendant la guerre civile (1975-1989), valait trahison dans les milieux de la droite maronite aux cts desquels ce fervent chrtien aurait d se ranger. Issu dune prestigieuse famille - son pre fut lun des pres de lindpendance du Liban -, il tait originaire du casa (district) de Zghorta, dans le nord, la quintessence de la socit clanique traditionnelle, tristement clbre pour une vendetta perptre dans une glise, le 16 juin 1957, qui fit 22 morts, dont cinq dans le clan Frangi. L encore, le bey fut en rupture totale avec cette culture de la violence, quil naura de cesse, avec les siens, de traverser, comme il lcrira dans son essai Voyage au bout de la violence (Actes Sud, 2011). Louvrage sinscrit dans la ligne des figures de la non-violence, Gandhi, Martin Luther King et Mandela. Il sinspire aussi de la lecture de louvrage Des choses caches depuis la fondation du monde de Ren Girard, dont il fut un des disciples. Enfin, le seigneur des terres du nord navait dattirance que pour la citadinit, lieu de toutes les rencontres, en particulier la belle Beyrouth, mme aprs que la guerre et la paix leurent dfigure.

Pendant la guerre civile, il jouera un rle de mdiateur entre les diffrents belligrants et sera le prcurseur dun dialogue permettant leur rapprochement. Il aura un rle de premier plan dans la ngociation des accords de Taf qui mirent fin la guerre civile. Il sera aussi le dfenseur des peuples arabes opprims, commencer par les Palestiniens.

Hafez et Bachar al-Assad ayant mis en coupe rgle le Liban, Samir Bey commena rveiller les consciences. Aprs lassassinat de Rafic Hariri, le 14 fvrier 2005, il fut le cerveau dun vaste mouvement populaire qui, par la non-violence, chassa la soldatesque syrienne et fut rapidement baptis lIntifada de lindpendance. Nous lavons emprunt au titre de la premire page de Libration consacr notre combat, nous confia-t-il, avec ce sourire malicieux que jamais ladversit ni la maladie ne lui firent perdre. Longtemps ditorialiste, crivant en arabe et en franais, Samir Bey collabora plusieurs titres de la presse franaise, dont Libration. Dput de Zghorta le temps dun mandat, il resta la conscience du mouvement du 14 mars, qui rassemble les organisations hostiles au Hezbollah et aux partis prosyriens, tout en restant en marge de leurs incessantes magouilles pour le pouvoir. Il tait un adversaire froce de lhgmonie irano-syrienne sur le Liban, non pas au nom dun quelconque irrdentisme partisan ou dune haine viscrale lgard des dirigeants de Thran et de Damas, mais uniquement au nom du vivre ensemble au Liban que la stratgie hgmonique de ces deux capitales dstabilise et met en danger, souligne son ami, le philosophe Antoine Courban qui parle aussi de lui comme une fourmi travailleuse de la non-violence et du vivre ensemble.

A sa femme Anne Mourani et ses deux enfants, Libration prsente ses condolances les plus attristes.

Jean-Pierre Perrin Ancien journaliste Libration, spcialiste du Proche-Orient. Dernier ouvrage paru : le Djihad contre le rve dAlexandre (Seuil, 2017).
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